mardi 28 septembre 2010

?uestlove témoigne pour les générations futures, 1ère partie : les jalons musicaux de sa vie

Rentrée chargée pour Ahmir ?uestlove, batteur, producteur et beaucoup plus que ça de The Roots. Entre les sorties de How I Got Over, le dernier album du groupe, en juin, et celle de Wake Up!, l'album qu'il a enregistré avec John Legend, ces jours-ci. Mais cela n'a pas empêché ?uestlove de revenir sur les grands chocs musicaux qui ont jalonnés sa vie. C'est le principe des interviews 5-10-15-20 auxquelles Pitchfork soumet quelques artistes. Les inviter à parler des musiques qu'ils aimaient à l'âge de cinq ans, dix ans, quinze ans etc...


?uestlove est le client idéal pour ce genre d'exercice. Entre son ebonics gouailleur et son érudition musicienne, le bonhomme est intarissable et passionnant. Lire une interview de ?uestlove est toujours très instructif. Il y a même fort à parier que d'ici cinquante ou cent ans, quand les générations futures voudront avoir des témoignages détaillés et vivants de la vie musicale au tournant du Troisième Millénaire, c'est vers les récits de ?uestlove qu'elles se tourneront.

Cette machine à remonter le temps que propose Pitchfork aux musiciens interrogés voit ?uestlove commencer par évoquer Frankie Lymon et son célèbre "Why Do Fools Fall in Love?" en guise de première étape. Suivent The Time, Run-D.M.C., De La Soul, D'Angelo et Dilla. Rappelons juste que pour D'Angelo et Dilla, c'est aussi une histoire intime qui les lie à ?uestlove...

Quelques extraits...

L'influence de De La Soul.
"Plus que tout, DeLa Soul m'a préparé à ma profession. 1991 a été une année tellement charnière pour le hip hop qui atteignait l'âge de raison. A cette époque, j'avais déjà fait tous mes devoirs sur les fondamentaux du hip hop, ce qui consistait à aller voler tous les disques de James Brown à quiconque avait plus de cinquante ans et ne se souciait pas de sa collection de disques, les remisait à la cave ou les refilait à des disquaires d'occas'".

("More than anything, De La Soul Is Dead prepared me for my profession. 1991 was such a banner year for hip-hop, such a coming of age. By that point, I had done all the basic homework on my fundamental hip-hop, which meant stealing all James Brown records from anyone over 50 who had neglected their record collection in basements and thrift stores and Goodwills").

D'Angelo et la possibilité d'être soi
?uestlove raconte aussi les difficultés qu'ont eu les Roots, à leurs débuts, à être programmés sur certaines radios. Des allusions furent glissées, cela viendrait peut-être du drumming ? Sa rencontre avec D'Angelo, qui le sollicite pour jouer sur ce qui allait être son album Voodoo, aura alors un effet libérateur sur son jeu, comme il le raconte ici :

"Tous les yeux étaient pointés sur moi car je ne joue pas avec un métronome. Ca m'a rendu amer parce que je suis un breakbeat ambulant et que, là, j'ai dû bosser comme un dingue pour sonner comme un robot. Donc pendant toute la création et l'enregistrement de Illadelph Halflife, j'essayais de sonner comme une drum machine, et pendant un an j'ai complètement bridé ma créativité. Et là, D'Angelo rapplique avec l'antidote absolu : il voulait que je me désordonne délibérément. Alors, je lui ai dit : 'Dude, je viens juste de construire cette tour de kapla de 12 kilomètres de haut, tout en équilibre, un véritable travail de perfection, et tu viens me dire de tourner le dos à tout ça et jouer de la batterie comme si je m'étais bourré au moonshine derrière une carriole ?'. Et lui : 'oui, c'est exactement ce que je veux que tu fasses' ".

("So then all eyes are pointed at me because I don't play with a metronome. It left me bitter because I'm like a walkin', livin' breakbeat, but now I have to work extra hard because I have to sound like a robot.
So during the whole making of Illadelph Halflife I was trying to sound as much like a drum machine as I could, basically freezing myself creatively for a year. And now D'Angelo comes along with the absolute antidote-- he wanted me to mess up on purpose. I'm like, "Dude, I just built this 12-mile high Jenga display of perfection, and now you're telling me that I have to turn my back on that and drum like I drank some moonshine behind a chuckwagon?" He's like, "That's exactly what I want you to do").

Dilla, le frère et son dernier souffle
Bien sûr, on retrouve J-Dilla parmi les rencontres formatrices d'Ahmir. L'évocation qu'il fait de lui est réellement touchante.

"Je l'ai vu environ trois mois avant qu'il nous quitte. Il ne pouvait même pas parler et je ne pouvais même pas entrer dans la pièce. Nous n'étions pas préparés à cela. Mais le truc le plus dingue, c'est que quand je suis entré dans la maison, j'ai entendu de la musique. Je me suis dit, 'putain, il est encore en train de travailler sur un truc'. Et je l'ai vu dans son fauteuil, scotché à sa machine. C'était déroutant pour moi de voir que cette partie de son cerveau n'avait rien perdu. Son sens du rythme, tout ça, c'était toujours le même. Au début, je pensais vraiment qu'il allait s'en sortir. Mais il m'a donné son disque fétiche et ça m'a vraiment fait flipper. C'est un pressage brésilien très rare d'un EP de Stevie Wonder. Il m'a dit : 'c'est pour toi'. Et j'étais là : 'mais pourquoi ? Tu l'as depuis si longtemps'. Je ne voulais pas le prendre parce ça semblait vraiment trop comme la phase terminale. Sa mère est arrivée derrière moi et me l'a mis entre les mains. Alors je suis sorti de la maison sans savoir si je devais pleurer ou juste l'accepter ainsi. Il ne voulait pas vivre ainsi. Sa mère m'a dit qu'il avait réalisé son dernier beat - qui était un truc très inhabituel à partir d' "America Eats Its Young" de Funkadelic - et qu'il lui avait dit, 'je crois que je suis prêt'. Il s'est allongé sur le canapé et, deux heures plus tard, s'est éteint".

"I saw him about three months before he passed and he couldn't even talk and I couldn't walk in the room. We weren't prepared for that. But what was even crazier is when I walked in the house, I heard music. I'm like, "He's working on shit!" And I see him and he's in a wheelchair and hooked up to a machine. It was just baffling to me that that part of his brain had not expired. His sense of rhythm and all that stuff was still the same. At first, I thought he was going to get through it.

But then he gave me his prized possession record, and that really scared me. It's a very rare Brazilian Stevie Wonder EP. He said, "This is for you." And I was like, "Why? You've had this for so long." I didn't want to take it because it seemed too final. His mom came up behind me and put it in my hands. I just walked out of the house and didn't know if I should start bawling or just accept it. He didn't want to live like that. His mom told me he made his last beat-- which was a very unusual flip of Funkadelic's "America Eats Its Young"-- and told her, "I think I'm ready." He laid on the couch and, two hours later, he expired
".

Mommy, What's a Questlove?
Comme si ça ne suffisait pas, et ça ne suffit jamais, car une interview, aussi longue soit-elle, ne saurait être à la dimension de notre bonhomme, ?uestlove, pour répondre aux questions qu'on ne lui a pas encore posées, est devenu un twitter-maniac et a ouvert son propre site, Hypnagogics, où il décrit avec humour ses rencontres avec des célébrités.

Enfin, bonne nouvelle pour nos lointains descendants, il se lance dans l'écriture d'un livre. OkayPlayer, le label des Roots, l'annonce seulement pour 2012. Eh oui, un livre, ça demande du temps. Surtout si prétend l'écrire tout seul sans faire appel à un ghost-writer, un "nègre". Titre provisoire Mommy, What's a Questlove?, à paraître chez Grand Central Publishing...

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